Revoir nos pratiques d’élevage pour une meilleure production de fibre

Si l’alpaga est élevé pour sa fibre, devrions-nous revoir nos pratiques d’élevage?  Je me suis posé la question… Voici mes réflexions.  Et vous, qu’en pensez-vous ?

Une industrie adolescente

Longtemps, les éleveurs d’alpagas  ont géré leur troupeau en fonction de la vente d’animaux reproducteurs.  Un marché certes lucratif, mais volatile qui ne pourrait survivre sans un marché du produit final : la fibre d’alpaga. Cette fibre luxueuse est parfaite pour séduire le public canadien qui doit se taper un hiver éternel par année.  Après l’engouement pour le synthétique, les consommateurs se sont vite rendus compte que rien ne peut accoter une fibre naturelle à bien des niveaux.  Le polar ne respire pas du tout, le nylon est peut-être résistant mais n’apporte aucune chaleur et ne respire pas, l’acrylique est doux mais lui non plus ne peut nous garder au chaud…   Et toutes ces fibres utilisent des produits chimiques dans leur production ou leur conception.Tricot fil aiguilles WEBLes consommateurs veulent revenir à la base, soit avoir des fibres naturelles qui respirent, nous gardent au chaud et sont écologiques.  Ils veulent aussi des circuits d’approvisionnement courts et une économie supportant le développement durable.  Notre production de fibre d’alpaga entre dans tous ces critères et le consommateur n’attend que la disponibilité de nos produits.

Or, nous avons tous embarqué dans une jeune industrie qui est encore en plein développement et en pleine définition.  Je vois l’industrie de l’alpaga comme une adolescente qui arrive au moment où elle se demande qui elle est, ce qu’elle veut et surtout, ce qu’elle veut devenir.  Alors que voulons-nous devenir ?  Où voulons-nous aller avec notre élevage?

Je crois fermement que l’avenir de l’alpaga ne peu passer que par la production et la vente de la fibre et du produit fini.  Artisanal, Industriel?  Peu importe, il y a probablement de la place pour les deux options.  Mais il faut promouvoir, transformer et mettre notre fibre sur le marché.

Plusieurs ont peur de la compétition venant du Pérou.  Mais pourquoi ?  L’industrie péruvienne est là pour nous pousser à faire mieux.  Comment suivre la nouvelle mode si les articles sont tous conçus et produits parfois plus d’un an avant la saison?  Comment s’ajuster aux tailles nord-américaines lorsque les alpaqueros qui tricotent leurs produits à la main sont beaucoup moins grands et larges que les nord-américains?  Nous avons longtemps cherché à nous approvisionner au Pérou d’articles convenant à notre marché Québécois, mais en vain.  La qualité et le design n’arrivent pas à la cheville de ce que nous pouvons produire ici.  Nous avons donc changé complètement notre approvisionnement et avons commencé à produire des vêtements et accessoires 100% québécois.  Lorsque je regarde la réaction de nos clients, c’est le Pérou qui devrait avoir peur du Québec !

Nos pratiques d’élevage

Alors si on s’entend pour dire que l’alpaga doit être produit pour sa fibre, devrions-nous revoir nos pratiques d’élevage?  Nous avons tous embarqué dans cette industrie en apprenant les façons de faire des autres éleveurs.  Avaient-ils la bonne solution?  Sommes-nous en train de continuer une erreur?  Je me pose la question car je n’en sais pas vraiment la réponse.

Je crois que la planification de la production de fibre commence 2 ans avant la première tonte d’un alpaga, soit à sa conception.  Alors pour une meilleure production de fibre, Quand devons-nous accoupler et Qui devons-nous accoupler?

Quand

Indi et Rizotto LOWSi vous avez déjà trié de la fibre d’alpaga brute, vous savez que la fibre la pire à trier est la fibre de cria.  Les pointes ayant trempé dans le liquide amniotique semblent se transformer en velcro et attirer toutes les cochonneries de la ferme !

Si vous avez déjà tricoté de l’alpaga, vous savez que le fil le plus agréable à tricoter est le fil de cria.  C’est un fil doux et très lustré, idéal pour les tricots qui se portent directement sur la peau ou encore les tricots pour bébés.

Alors comment s’assurer une production de fibre de cria qui soit optimale?  Comment s’assurer que le fil à tricoter ne soit pas contaminé de végétaux et comment réduire la perte au moulin?  Plusieurs éleveurs tondent complètement ou partiellement leurs crias à quelques semaines ou quelques mois.  En enlevant les pointes collantes, la fibre qui sera tondue au printemps suivant sera beaucoup moins contaminée de végétaux, ce qui signifie moins de travail au tri, moins de coûts au moulin et moins de perte à la fin du processus de transformation.  De plus, les crias nés tôt en mai peuvent produire plus de 6 pouces de fibre avant leur première tonte rendant leur fibre impossible à transformer en fil au moulin.  Pour ces crias, la tonte à quelques semaines peut être doublement bénéfique.  Il semble donc logique que la tonte des crias dans leurs premières semaines de vie devienne une pratique importante dans l’élevage d’alpaga pour la production de fibre.

Mais, au Québec, nous ne pouvons tondre nos crias nés en août, septembre ou octobre car la repousse ne serait pas assez longue pour l’hiver…  Alors quoi faire?

La clé est peut-être dans nos décisions d’accouplement.  Jusqu’à présent, la majorité des éleveurs accouplent une femelle ouverte parce qu’elle « vaut plus » enceinte ou parce qu’il faut grossir le troupeau à tout prix.  La décision d’accouplement n’affecte pas qu’un seul cria, elle affecte tous les prochains crias de la femelle.  Une femelle accouplée en fin d’année aura toujours des crias tard en saison ou devra sauter une année un jour ou l’autre.  Alors pourquoi ne pas faire sauter cette année dès maintenant?  Si nous analysons la production de fibre de cria, nous pouvons conclure que tous les crias de fin de saison constituent une perte quand à leur potentiel de production :

  • ils produiront une fibre contaminée car ils ne peuvent être tondus
  • ils produiront une fibre plus courte car ils auront moins de 10 mois de pousse

Alors en attendant 2 ou 3 ans avant de faire sauter la femelle d’année, nous produisons 2 ou 3 crias qui n’atteindront pas le plein potentiel de production de fibre.  Est-ce vraiment ce que nous devrions faire pour notre production de fibre?  Peut-être devrions-nous concentrer la saison des naissances en mai/juin/juillet selon les régions?  Peut-être devrions nous faire de la tonte des jeunes crias un automatisme? Y a-t-il d’autres solutions meilleures et/ou  plus simples?

Qui

Crias alpagas blanc et brun WEBMalheureusement, tous les alpagas ne sont pas nés égaux.  La qualité de la fibre varie grandement d’un animal à l’autre.  Pour une industrie axée sur la production de fibre, devrions-nous vraiment accoupler toutes les femelles?  La majorité des éleveurs sont déjà sévère dans leur choix de mâle reproducteur, mais personne ne l’est dans le choix des femelles.  Comme le cria a 50% des gênes de sa mère, ne croyez-vous pas qu’il serait temps qu’on mette certaines femelles de côté?  Présentement, nous produisons des alpagas, pas de l’alpaga.  Nous produisons des animaux et non de la fibre.  Cette façon de faire causera notre perte à long terme si nous ne prenons pas nos responsabilités d’éleveurs.

SVP, apprenons des erreurs de la production de cidre québécois ! Dans les années 70 au Québec, le marché du Cidre fut envahi par une production industrielle bas de gamme.  La clientèle a vite délaissé le cidre car en quelques années, cette boisson était réputée être une boisson bas de gamme et souvent imbuvable.  Dans les années 80, il ne se buvait presque plus de cidre au Québec.  Ce n’est que dans les années 2000 que les petits producteurs artisanaux ont réussi à reconquérir le marché avec leurs cidres haut de gamme qui ont su charmer les consommateurs.

Si nous laissons notre marché être envahi par de la fibre d’alpaga bas de gamme, c’est la réputation de toute notre industrie qui en prendra un coup.  Il faut prendre nos responsabilités d’éleveurs et s’assurer que la fibre d’alpaga produite soit la meilleure possible !  Nos responsabilités d’éleveurs incluent :

  • Castrer les mâles qui ne doivent pas se reproduire.  Ne pas les vendre à des petites fermettes d’agrément sans les avoir castrés préalablement.  Le client qui vous jure qu’il ne l’accouplera pas a probablement les doigts croisés dans son dos…  le goût d’avoir des bébés alpagas sera vite trop fort et les défauts de votre mâle se retrouveront dans de nouveaux alpagas.  Une fois tondue, la fibre perd sa traçabilité.  Qu’elle ait été produite par un animal hors registre ou un pur-race enregistré, le client ne voit que de la fibre d’alpaga.

 

  • N’utiliser que les femelles qui valent la peine.  Une femelle pleine de poil de garde et qui fait du 30 microns ne devrait même pas être accouplée.  Le poil de garde augmente les frais de transformation ainsi que la perte au moulin, et il faut 5 générations pour l’enlever de la génétique.  La finesse, quand à elle, est le trait le plus difficile à obtenir.  Arrêtons de contaminer le troupeau national avec des animaux bas de gamme.  Nous pouvons en faire nos animaux d’agro-tourisme que les gens peuvent toucher et nourrir, mais de grâce, ne reproduisons pas !

 

  • Être très sévère quand à notre choix de mâle reproducteur. Une femelle fera une dizaine de crias dans sa vie.  Un mâle en fera une dizaine dans un mois !  Votre mâle a-t-il un défaut qu’il ne faut pas reproduire?  Ne l’utilisez pas !  Il faut absolument faire la lutte au poil de garde alors si votre mâle a du poil de garde dans son blanket : couic-couic!  Si votre mâle n’a ni densité ni finesse : couic-couic !  C’est certain qu’aucun alpaga n’est parfait, mais tous les mâles reproducteurs devraient être utilisés parce qu’ils peuvent amener quelque chose à la race, et non parce qu’ils peuvent lui nuire.

 

  • WEB Duvet alpagaNe pas mettre sur le marché un fil bas de gamme.  Tous les éleveurs ont des animaux qui ne produisent pas ou ne produisent plus une belle fibre, c’est tout à fait normal.  Je ne vous dis pas de vous débarrasser de ces animaux ou encore de les passer à la viande, mais en tant qu’éleveur responsable, c’est à nous de décider ce que nous faisons avec la fibre de moins bonne qualité.  Il existe plusieurs usages pour cette fibre : feutre, bourrure, art, bricolage…  Vous avez assez de semelles de feutre, avez fait des duvets en quantité industrielle, avez créé des accessoires en feutre tels que chapeaux et sacs, mais il vous reste encore plein de fibre ?  Les enfants de l’école locale trouveront certainement une activité bricolage originale pour votre fibre.   Allez-y de votre imagination,  les usages autres que vestimentaires sont infinis !

 

Il existe aussi plusieurs autres pistes de réflexions comme l’impact de l’alimentation sur la production de fibre, la taille des alpagas de reproduction, l’environnement de l’alpaga (abris, pâturage, type de végétation dans leur environnement et dans leur fourrage, etc.).  C’est certain que plusieurs autres sujets vous viendront à l’esprit, c’est bien, ça à cela que doit servir cette chronique : nous faire réfléchir.

Notre industrie, comme toute bonne adolescente, passe présentement dans une phase de redéfinition.  Si nous l’ignorons et continuons à produire sans nous poser de questions, nous ferons de notre industrie une industrie mature mais toute croche.  Si nous nous posons les vraies questions et réfléchissons sur l’avenir dès maintenant, nous pourrons, ensemble, en faire une industrie mature, accomplie et en santé.

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